21 septembre 2020

Le dilemme social

Le documentaire disponible sur Netflix, The Social Dilemma, est sur toutes les lèvres. Il traite de l’omniprésence des réseaux sociaux dans nos vies, et surtout des algorithmes mis en place par les programmeurs pour nous inciter à rester branchés afin que les compagnies accumulent de l’info sur nous. Ces grands monstres sociaux vendent ce savoir et l’utilise pour qu’on voit des opinions semblables à la nôtre, effaçant graduellement la possibilité de débats et de discussions et, bien sûr, pour afficher des publicités convenant à nos besoins. Je me souviens très bien quand la première publicité de « cure minceur » est apparue sur mon profil deux semaines après mon premier accouchement!

The Social Dilemma en arrive à la conclusion que notre monde court à sa perte à cause de ces réseaux sociaux. Rien de moins.

Si c’était aussi simple, on n’aurait qu’à interdire les réseaux sociaux pour le monde ne s’effondre pas, n’est-ce pas? C’est drôle, j’ai pourtant l’impression que ça ne règlerait pas le bouleversement climatique ou les inégalités de richesse, pour ne nommer que quelques autres des dangers à nos démocraties.

Les réseaux sociaux ont clairement une emprise immense sur nos vies, et ce documentaire permettra sans doute à plusieurs personnes de réaliser l’impact néfaste que ces compagnies exercent sur nous. Et c’est tant mieux.

Mais voilà! Maintenant que vous êtes au courant, que vous savez tout ça, qu’est-ce que vous pouvez faire? Personnellement, je me sens complètement impuissante. Les réseaux sociaux m’apportent la possibilité de garder contact avec ma famille et des amis lointains; elle me renseigne sur les opinions des autres aussi (que je découvre parfois avec surprise); elle me permet de partager les nouvelles à propos de mon écriture. Je n’ai pas vraiment le choix de continuer à les utiliser. Alors, que puis-je faire? Ce documentaire ne m’apporte que bien peu de réponses, me laissant seule devant l’immense pouvoir d’une compagnie. Ce n’est pas un peu décourageant?

En fait, la plus grande faille de The Social Dilemma est qu’il pense comme notre époque: en basant tout sur l’individu. Et c’est étrange car ça rejoint ce qu’est un « dilemme social » en philosophie: c’est-à-dire une situation où les individus auraient tout avantage à collaborer pour régler un problème, mais qu’ils sont au contraire démunis parce qu’ils sont de plus en plus seuls et divisés. On l’applique en politique avec les wedge issues, on le voit dans les religions aussi, c’est l’une des constantes de notre humanité.

Or, à chaque fois que la technique, ou la technologie aujourd’hui, a fait un bond en avant, les solutions n’ont pas été individuelles, mais collectives. Prenons un exemple qui remonte à 100-150 ans: lors de l’industrialisation, avec tous les abus que les grands propriétaires d’usines ont fait subir aux ouvriers (hommes, femmes ET enfants), un ouvrier seul dans son usine, qui aurait osé dire à son patron d’arrêter de le traiter comme un automate sur sa chaine de montage n’avait pas beaucoup de chance. Ils ont dû être plusieurs ouvriers pour qu’on finisse par mettre en place des lois encadrant l’industrie.

Il est temps que les gouvernements imposent des lois du 21e siècle. Car les États sont encore capables de mettre des limites, quoique cela est questionnable quand on voit ce qui arrive en Australie, les menaces à l'Europe et comment le Canada a du mal à faire des recommandations pour la protection de nos données personnelles, alors qu'il y a un rapport désastreux sur la question

Bref, on n’est pas sortis de l’auberge. Mais on n’y arrivera pas seul, c’est certain.

12 août 2020

Le 12 août, la journée qui réchauffe le coeur



C’est le 12 août, « J’achète un livre québécois ». C’est une journée que j’aime particulièrement parce que je suis une lectrice passionnée qui n’arrive pas à venir à bout de sa pile de livres à lire. J’avais lu il y a longtemps que c’est bon signe car ça indique que je n’ai jamais fini d’avoir des désirs de découverte! J’aime mieux le prendre ainsi que de me dire que je manque de temps! ;)

C’est une journée que j’aime aussi parce que je suis une autrice et qu’à chaque année, quelqu’un me dit qu’il a acheté l’un de mes livres. Dans la liste des étapes pour d’être un auteur, il y a bien sûr écrire, trouver un éditeur, corriger le livre, publier. Mais il y a ensuite l’étape si difficile de trouver ses lecteurs. Il est rare que notre premier roman casse la barraque des médias (on l’espère tous). La plupart du temps, c’est avec le temps, d’autres ouvrages, des lecteurs qui ont aimé et surtout de la chance qu’on arrive à intéresser les gens qui aimeraient découvrir notre histoire…

Alors, le 12 août, je découvre à chaque année quelques personnes de plus qui ont choisi de découvrir mes livres. Et ça me fait chaud au coeur. Merci merci, à chaque fois!

Bonne lecture!

Image: magnifique dessin d’Eve Patenaude

18 juillet 2020

L’argument du sourire

Le masque est devenu objet de polémique. On discute de sa pertinence, de son efficacité, de son inconfort. L’un des arguments contre son utilisation est qu’il masque le sourire. Je me suis sentie particulièrement interpellée. Car c’est un point qui mérite d’être expliqué plus attentivement.

Il y a quelques années, j’ai eu un choc en lisant une étude scientifique de chercheurs japonais, américains et canadiens sur notre façon, très culturelle, de lire les émotions dans les visages. Dans un article scientifique publié en 2007 et magnifiquement intitulé « Les fenêtres de l’âme sont-elles les mêmes à l’Est et à l’Ouest? » (ma traduction), les chercheurs en viennent à la conclusion qu’un Américain lit la joie, la peine, la surprise dans le bas du visage, alors qu’un Japonais (et plus largement les Asiatiques, d’autres études l’ont confirmé par la suite) regarde les yeux, les fenêtres de l’âme, pour détecter l’émotion de l’autre.

Mentionnons par ailleurs que les muscles autour des yeux sont beaucoup plus nombreux que ceux autour de la bouche, ce qui veut dire davantage de possibilités d’expression! Et c’est beaucoup plus difficile de « mentir » avec les yeux, ce que les Occidentaux savent très bien aussi: combien de fois un sourire ne m’a pas convaincu que la personne devant moi allait vraiment bien? À ce moment, j’avais probablement détecté une différence entre ce que je lisais dans les yeux de l’autre, malgré son sourire…

Cette attention aux yeux est visible jusque dans ce qu’on ajoute à nos messages: les Japonais ont beaucoup plus de variations d’émoticônes =^.^= (*^_^*) (*_*) (u_u) (@_@) que nous avec nos parenthèses et nos quelques lettres :) :( :p
Les émojis aussi jouent énormément sur les différentes expressions des yeux pour varier les émotions.
😄😂😆

En plus de l’habitude, les Asiatiques avaient donc un avantage quand le port du masque s’est généralisé autour du monde: ils savent déjà où regarder pour lire les émotions et le masque n’y changera pas grand-chose. Au vu de cette différence culturelle, je comprends pourquoi l’argument du sourire existe ici, même s’il n’est pratiquement jamais évoqué en Asie. J’attache moi-même énormément d’importance au sourire, que je pratique très souvent! (^_^)

Mais devant la possibilité de devoir rester terrée chez moi pour éviter de répandre davantage ce virus, je préfère nettement la distanciation physique et le port du masque qui me permettent de sortir. Et comme son efficacité est surtout prouvée pour protéger les autres, je le vois comme un acte de bienveillance envers ceux que je rencontre. Et la bienveillance est un argument qui pèse lourd. Bien davantage que mon sourire masqué qui, en attendant la fin de la pandémie, pourra facilement être lu dans mes yeux, je l’espère. d^o^b

12 juin 2020

Des liens sociaux menacés par le confinement?

J’ai lu plusieurs articles sur les multiples problèmes que causera le confinement prolongé à l’intelligence menacée de nos enfants qui ne voient plus leurs amis, à nos relations sociales qui ne se cultivent plus au travail ou à notre communauté qui ne renforcera pas ses liens à travers les festivals estivaux par exemple. Comme je lis plusieurs journaux et que j’écoute souvent la radio, ces rapports dramatiques sur nos liens sociaux me dressent un bien sombre portrait de notre avenir humain.

Pourtant, on gagnerait à faire un pas de côté pour regarder notre histoire. Les sociétés humaines n’ont pas grandi dans des paradis favorisant les communautés. Bien au contraire, il y a eu de nombreuses épreuves forçant toutes les populations du monde à bouleverser leurs routines quotidiennes pour survivre. Non seulement ce n’est pas la première pandémie à laquelle les sociétés font face, mais dans les menaces extrêmes qu’a subi l’humanité, on doit aussi compter les guerres (le 20e siècle n’en manque pas) ou les conditions climatiques désastreuses (éruptions volcaniques, tremblements de terre, feux de forêt, tempêtes de neige du siècle, etc.)

Les liens sociaux n’ont pas disparu pendant ces interruptions qui les ont menacées. Au contraire, la « génétique » même de nos sociétés s’est construite avec ces imprévus dramatiques. Nous sommes les descendants sociaux de cette histoire faite de hauts et de bas. Ces crises ne défont pas les sociétés, elles les forcent à se transformer en nous montrant le pire (CHSLD, mauvaise gestion du matériel médical) et le meilleur (solidarité, innovation, créativité).

Ça m’a rappelé une visite lors d’un cours en Islande. Le professeur avait amené toute la classe dans un musée en plein air, un peu comme le Village acadien au Nouveau-Brunswick. Là-bas, un guide nous avait fait visiter les maisons pour nous parler de l’ancien temps. Dans la maison longue où s’entassait les familles pendant le sombre hiver islandais, le guide n’avait pas caché que le confinement obligatoire de ce temps-là était très difficile: il faisait noir, il faisait froid et il y avait des tensions (parfois des abus). Mais il nous avait également expliqué que c’est à cette époque que les gens s’étaient mis à parler de leurs dieux, après le souper, en ajoutant des bouts pour pimenter les histoires, transmettant de générations en générations ce qui allait devenir les sagas qu’on admire encore aujourd’hui. Ces longs moments ensemble avait forgé cette société insulaire.

En ce moment, nous sommes tous pris dans un long hiver où sortir dehors exige de la préparation et des précautions. La tempête n’est pas terminée: par la fenêtre, on voit la neige qui tombe encore et on soupire juste à penser au chemin qu’on devra se creuser pour se rendre chez les autres.

Quand on lit les nouvelles autour du monde, on constate vite qu’on est pas mal tous dans le même bateau. Toutes les économies ont ralenti, les frontières ont été fermées, le tourisme est sur pause. La planète est une île.

Comment en sortirons-nous? Les sociétés n’auront pas disparu, nous aurons au contraire encore plus envie de liens sociaux, comme quand le printemps se pointe enfin le bout du nez. Et la crise nous aura fait voir le pire et le meilleur de nos collectivités. Il restera à voir si on construira de meilleures sociétés avec ce regard nouveau…

03 juin 2020

Lancement à venir, 9 juin

Mon roman L’Héritage du Kami, retardé par le confinement, sera finalement lancé, mardi le 9 juin prochain! Je suis contente, même si je crains aussi que peu de gens aient l’occasion de l’acheter parce qu’on n’est pas « sorteux » ces temps-ci... Alors quand une librairie de Montréal spécialisée en mangas, l’O-Taku Manga Lounge, m’a proposé de faire un lancement virtuel, je me suis empressée d’accepter! Il faut s’inscrire et c'est gratuit.
Grâce à la technologie, je pourrai rencontrer les gens en privé pour dédicacer leurs livres (vous pourrez acheter Les Fleurs du Nord et L’Ombre du Shinobi aussi si vous voulez!) Je dois avouer que je suis bien stressée, j’espère qu’il y aura du monde, alors si vous êtes présents, ça me ferait vraiment vraiment plaisir! J’ai préparé des petits extras que ceux qui viendront au lancement!

12 mai 2020

Le masque et l’invisible pression sociale

On a tout entendu sur le port du masque. Les autorités publiques ont hésité à nous le conseiller, sans doute parce qu’ils en manquaient pour le personnel de santé. Depuis peu, le Dr Arruda nous le recommande vivement, changeant son fusil d’épaule.

Ok. Le message est plus cohérent sur l’utilité du masque.
Et pourtant, les gens qui le portent sont encore très peu nombreux.

Pendant ma vie au Japon, je suis passé de l’attitude « ben coudonc, pourquoi tout le monde porte un masque quand ils sont malades, c’est un peu exagéré » à « c’est drôle, j’ai plein d’étudiants malades (et masqués), pourtant je n’ai pas encore attrapé leur rhume... ».

Si j’ai fini par en acheter, c’est parce que j’ai trouvé que c’était une bonne idée pour ma santé et celle des autres. Mais il y a aussi une autre raison. Non, je n’avais pas consulté quinze études scientifiques; non, personne ne m’avait avertie. C’est beaucoup moins glorieux: j’ai fini par en mettre un parce que je me sentais mal sans masque si je coulais du nez (même pour des allergies). Donc, ce qui m’a fait porter le masque en Asie, c’est aussi la pression sociale.

Nous sommes de petites bêtes sociales, ne l’oublions jamais. Ça nous amène à imiter nos semblables. En situation de stress intense, comme c’est le cas en ce moment, on observe encore plus attentivement les autres. En période de pandémie, les raisons logiques pour porter le masque s’accumulent.

Mais au Québec, la pression sociale travaille à l’envers. Malgré toutes les bonnes raisons de le mettre, à l’épicerie ou à la pharmacie, si une personne porte un masque, elle fait bande à part. Deux réactions sont possibles: soit le regard douteux, tout à coup qu’on serait malade... Ou encore, pour les autres qui se sentent prêts à braver la CoVid, les yeux expriment plutôt un léger dédain: « Pas besoin d’aller aussi loin quand même... »

Dernièrement, j’ai dû aller chez le podiatre avec ma petite fille. J’avais un masque, elle aussi. Entre notre auto stationnée et l’entrée, nous avons été remarquées, regardées, évaluées. En entrant chez le bureau du spécialiste, on a attendu. Quand il est arrivé, il a mis des gants et un masque. J’ai ressenti un immense soulagement: tout à coup, nous ne faisions plus partie de la « gang des prudents bizarres »!

Nous ne devrions pas négliger le poids d’aller contre la pression sociale. Sinon les choses vont changer lentement, trop lentement. Les solutions sont multiples: des messages répétés et cohérents des autorités et des médecins; un rappel plus unanime de ce que ça peut apporter d’en avoir un; voir des gens en porter, surtout ceux et celles qui travaillent en public.

J’ai l’impression que le port du masque se répandra plus rapidement à Montréal qu’ailleurs au Québec. Car la peur du virus peut également être un allié puissant pour changer nos habitudes.

J’ai vu une pétition pour le rendre obligatoire. Cela peut fonctionner, effectivement les gens pourraient le porter; mais cela pourrait également avoir l’effet inverse: si trop de gens refusent de le mettre, il n’y aura jamais assez de policiers pour les empêcher de marcher… On pourrait peut-être commencer par le rendre obligatoire dans des lieux où nous sommes nécessairement plus proches: les épiceries, les pharmacies, les autobus, etc.

En fait, pour qu’une obligation soit efficace, il faut d’abord qu’une large part de la population y adhère. Ce n’est pas le cas en ce moment, il me semble. Trop de gens reste sceptiques à propos de l’utilité du masque. Le travail de pédagogie vient tout juste de commencer et il faut déconstruire le message confus envoyé par la santé publique sur son inutilité...
Ça prendra du temps. Alors commençons tout de suite à en parler. Et à s’avouer tout de suite deux choses:

1. Le masque, c’est inconfortable, je déteste avoir cette sensation d’humidité collée au visage.
2. Ça camoufle le sourire, je trouve ça d’une tristesse...

Mais, même si je le déteste, je suis également convaincue qu’il apporte davantage pour ma sécurité et celle des autres que ce que j’y perds.

Pourtant, je suis confinée depuis huit semaines, il y a peu de risques que je sois une porteuse asymptômatique. Mais je le mets quand même dans les bâtiments: aussi bien commencer à s’habituer, à tester les différents types de masques que j’ai achetés et cousus.

Et surtout à habituer nos regards. C’est la clé du changement d’habitude.

08 mai 2020

Otaku

Le 7 mai, un chroniqueur bien connu du Journal de Montréal a écrit un texte sur la victoire temporaire des otakus, étant donné que le confinement nous oblige à rester dans nos maisons, un peu comme le font ces passionnés de jeux vidéo, de séries animées et de lectures de mangas (bandes dessinées japonaises).

Le problème n’est pas tellement de présenter les otakus comme des personnes ayant le plus « d’aptitudes » à supporter le confinement, étant donné qu’une part de leurs activités se déroulent déjà chez eux. Je l’ai moi-même fait dans un vidéo humoristique Soyons tous otakus!, de nombreuses images et mèmes ont été créées par les otakus eux-mêmes pour rire de cela. C’est une communauté qui a un excellent sens de l’humour.

Or en lisant que les otakus seraient des « handicapés émotionnels qui se coupent du monde […] les complotistes, les conspirationnistes, les geeks, les ‘pas-de-vie’, ceux qui passent leur journée devant leur ordi », il est plus difficile de trouver ça drôle. On est plutôt dans les stéréotypes, l’ignorance et la méchanceté.

Les otakus ont-ils été surpris? Déçus peut-être, mais ils n’ont pas été surpris. Quand on connaît l’histoire du mouvement, on ne peut pas l’être.

Un peu d’histoire
Le mot otaku est japonais, il signifie tout simplement « maison », dans le sens de votre « chez-vous », le lieu où vous êtes bien. Il est toujours employé dans ce sens, mais dans les années 80, il a commencé à dériver de sa définition originale et de parler de gens qui aiment rester à la maison pour y faire des activités liées aux jeux vidéo, à lire des mangas, à regarder des dessins animés et, plus tard, à naviguer sur le web (pour jouer à des jeux, lire des mangas et regarder des séries!)

Depuis le début, traiter quelqu’un d’otaku n’était pas considéré comme un compliment au Japon. Même dans la société japonaise d’aujourd’hui, on est tolérant envers les jeunes qui sont otakus, mais il est mal avisé de le rester à l’âge adulte, comme le montre bien la série traduite en français Otaku Otaku, mais dont le titre japonais est plutôt « L’amour est difficile pour les otakus » (Wotaku ni koi wa muzukashii).

Avec la venue d’Internet, dans les années 90, le mot a traversé la barrière des langues et il a commencé à être utilisé en Europe et en Amérique. Internet a également permis de lier des gens qui se sentaient bien souvent seuls avec leurs intérêts, qui étaient jugés et étiquetés comme des nerds et des geeks asociaux.

Les otakus, des asociaux
C’est une accusation facile. Mais quand je discute avec un oncle passionné d’horticulture, le moment où il me parle vraiment, c’est quand j’aborde le sujet des fleurs. Pour un autre, il faut que je m’ouvre plutôt à parler de chars et du Salon de l’auto. Et je le fais car j’apprends tellement de choses grâce à eux! C’est aussi quand les gens parlent de leurs passions qu’ils sont les plus beaux.

Pour les fans d’animés, de mangas et de jeux vidéo, cette reconnaissance a été acquise d’abord auprès d’autres personnes comme eux, grâce à Internet bien souvent, car on ne trouvait pas toujours quelqu’un qui voulait bien jaser de SailorMoon et de Final Fantasy dans sa famille. Et le net a permis également d’avoir accès directement à ce qui se faisait au Japon, la source de plusieurs de leurs passions.

Depuis 10-15 ans, les otakus ont mis en place des événements comme l’Otakuthon à Montréal ou le Nadeshicon à Québec, où ils se rencontrent par dizaine de milliers pour s’amuser et revendiquer leur droit d’aimer une part souvent méprisée de la culture. Ils ont graduellement acquis une légitimité qui permet aux plus jeunes de ne plus avoir honte de leurs passions.

Distinguer les otakus et les hikikomoris
Mais il reste l’étiquette qu’ils se terrent dans leurs maisons, qu’ils sont inaccessibles et même un peu malades. Cela existe. Au Japon, certaines personnes ont même poussé jusqu’à devenir des hikikomoris, ce qui est sérieux, car c’est véritablement une fermeture, un enfermement volontaire dans sa chambre. Mais ce n’est pas le cas de la plupart des otakus, heureusement.

Au contraire, les otakus parlent, ils parlent même énormément. Mais comme le fan fini de motos et l’amateur de cuisine (une activité qui se fait à la maison, mais qui est valorisée), il faut peut-être aborder ce qui les fascine le plus… Les otakus ne le feront pas spontanément, étant donné que leurs passions sont encore vues négativement par plusieurs. Ça prend de l’ouverture d’esprit et un peu de patience si on n’avait pas d’intérêt particulier pour leurs sujets de prédilection.

Mépriser les otakus, une surprise? Bof, on l’a tellement fait, c’est une fois de plus. Et ça permettra sûrement la création de plusieurs amusantes images et mèmes, car les otakus sont des gens très créatifs. Et c’est justement leur créativité et leurs passions qui les sauvent en ce moment.

On souhaite à tous et à toutes autant d’imagination.

15 avril 2020

Ça va bien aller ou pas?

Ce qu'il faut de saleté pour faire une fleur!
- Félix Leclerc

Le crépuscule est mon heure préférée. Toutefois, je déteste le mot en français, alors je préfère « entre chien et loup », car l’image est magnifique. Et elle rend hommage à cette heure bleue, celle qui, de tout temps, a permis de créer des histoires. Le crépuscule est hors catégorie, il flotte entre les deux mondes que les humains aiment se créer: le jour et la nuit, le bien et le mal, le noir et le blanc, la santé et la maladie, le bonheur et la dépression, l’ombre et la lumière. Tous nos grands récits occidentaux sont basés sur ces deux divisions: la Bible, les Fables de la Fontaine, Star Wars, Harry Potter (chacun ses classiques, hein).

Pourtant, les êtres humains découvrent rapidement que nous sommes tous loin de la perfection, sans être des monstres absolus non plus. Nous sommes troublés la première fois qu’on découvre que c’est possible d’être à la fois heureux et insatisfaits, ou encore profondément en paix dans une situation inconfortable. Nous vivons constamment des états de crépuscule.

Dans le contexte de crise actuelle, le slogan « ça va bien aller » a d’abord suscité l’adhésion des Québécois qui l’ont dessiné dans leur fenêtre, qui l’ont affiché sur leurs statuts, qui terminent leurs courriels ainsi. Puis, il a suscité une critique virulente: c’est un slogan infantilisant, ça va mal présentement, ça continuera d’aller mal, la vie c’est de la marde (j’ai le goût de chanter Lisa Leblanc), etc.

Ça m’a fait réfléchir. Et c’est finalement dans l’image qui accompagne systématiquement ce « ça va bien aller » que j’ai trouvé une partie de la réponse à mes questions. Parce que, pour avoir un arc-en-ciel, ça prend de la pluie et du soleil en même temps.

Je suis privilégiée sans aucun doute: ma famille est en santé, je ne vis pas de violence, les finances sont difficiles, mais correctes. Mes journées en ce moment ne sont ni heureuses, ni malheureuses, comme bien des gens. Ça ne veut pas dire qu’elles sont grises, simplement qu’elles sont parsemées de moments d’inquiétude, mais aussi de sourires.

Et probablement que ce qui suivra la crise ressemblera à ce mélange de couleurs révélées par la lumière et la pluie. J’avoue que je n’y pense pas beaucoup en ce moment. Je m’inspire de mes enfants qui ont beaucoup plus de facilité à vivre un jour à la fois. Ce n’est pas toujours possible pour les adultes: il faut penser à ce qu’on va manger, aux comptes à payer. Mais là, ce n’est pas le temps de prévoir la prochaine année quand le contexte ne le permet pas.

C’est un autre apprentissage, ça: le lâcher-prise. Finalement, la crise m’aura peut-être appris des choses utiles pour l’avenir. Je verrai bien.

En attendant, mon chum m’a rappelé qu’au début, le « ça va bien aller » n’était pas un message qui s’adressait à tout le monde, mais plutôt un soutien au personnel des soins de santé. Si je traduis, je suis donc en train de dire aux infirmières et aux médecins qui se rendent travailler à l’hôpital à côté de chez nous: « Ça va bien aller parce que je ne vais pas m’ajouter aux gens que tu vas devoir traiter, je reste chez nous ».

Je n’espère pas que l’humanité deviendra meilleure au sortir de la crise, je ne pense pas qu’elle sera pire non plus. Certaines choses auront changé pour du mieux, d’autres nous décevront parce que nous aurons espéré plus. Il sera intéressant de les observer, les décrire, les comprendre. Ce pourra être sombre comme la nuit, très lumineux pour d’autres, ressembler à un long crépuscule… Mais c’est un peu ça la vie: jamais stable, parsemé de couleurs, avec ses ombres et ses lumières. Et c’est la seule chose dont on peut être sûrs finalement: elle exige beaucoup d’adaptation à nos corps, nos coeurs, nos esprits. C’est ce qui la rend à la fois épuisante et fascinante.

04 avril 2020

Pourquoi on aime tant les histoires...

Au début mars, j'ai écrit une lettre à mes amies japonaises. Une lettre sur du vrai papier, en traçant les caractères que j'ai tant pratiqués et révisés. Parfois, j'aime retrouver le sentiment du crayon qui glisse sur la feuille, prendre le temps de choisir mon papier, réfléchir un peu plus longtemps à mes mots étant donné qu'écrire à la main prend plus de temps qu'à l'ordinateur.

J'y parlais de la situation au Japon, des écoles qui étaient fermées depuis février là-bas, de la reprise incertaine. Et puis, pendant que ma lettre traversait le Pacifique, c'est le Québec, le Canada, qui a vu arriver la vague. Les écoles ont fermé, on nous a dit de rester chez nous.

Ma lettre est arrivée hier à Kyoto. Ce fut plus long qu'à l'habitude, probablement parce que les vols sont moins fréquents entre l'Asie et nous. Mais ce qui m'a frappée, c'est qu'entre le Japon et nous, il n'y avait plus tellement de différences.

Une grande partie de l'humanité attend. Patiemment ou non. Mais on attend. Il n'y a plus de lieux où on pourrait fuir pour être davantage en sécurité. On attend.

Ce n'est pas courant d'attendre à notre époque. Pourtant, il y a eu une grande part de l'histoire de l'humanité faite d'attentes, liées particulièrement aux saisons. Je pense à nos longs hivers québécois dans les rangs envahis par la neige. Ou encore à ces Islandais qui se terraient dans leurs maisons à demi enfoncées dans le sol, pour attendre la fin de la longue nuit. Ils se racontaient des histoires, ce sont les sagas qu'on peut lire encore aujourd'hui. Ces longues aventures, tout comme la longue odyssée d'Ulysse, comblaient les vides où la peur et l'anxiété auraient pu se glisser.

Si le conte servait à quelque chose, c'était à cela. Dépasser la peur en stimulant l'imagination. Gagner sur le stress en occupant l'esprit, en transformant ce qui menaçait pour le rendre visible: une hydre à neuf têtes, des géants invulnérables, un chien à trois têtes. On combattait, appuyés ou non par des dieux, des êtres surnaturels, des héros, et pouvait gagner.

Et on retrouvait un peu d'espoir, tous ensemble autour d'une histoire.

C'est peut-être pourquoi j'aime autant m'asseoir avec mes enfants pour leur lire un récit. J'ai commencé Une bible de Philippe Lechermeier avec Léo. Tant qu'à avoir du temps, aussi bien découvrir cette très longue aventure, un petit bout à chaque soir.

Et j'ai terminé mes trois semaines de lecture publique que j'ai réunies en trois heures du conte, si vous avez envie de m'entendre raconter. Ce fut une aventure plus difficile que prévue parce que je tournais ces vidéos en soirée, un moment où je n'ai plus beaucoup d'énergie. Neuf soirs à lire, à incarner ces récits. Amusez-vous à vous laisser raconter les aventures que j'ai imaginées, dans l'ordre que vous voulez.

Les Fleurs du Nord

Et L'Ombre du Shinobi

Finalement, L'Héritage du Kami

15 mars 2020

Une saison de lecture

Pour les artistes (entre autres), l’arrivée de cette pandémie, et la suspension de toutes les activités culturelles, ça crève le cœur. La superbe pièce Ceux qui se sont évaporés au Théâtre d’Aujourd’hui qui raconte un cas de disparition volontaire, inspirée par les évaporés du Japon (j’en ai parlé ici à Pénélope) est suspendue, comme c’est le cas de tous les événements qui nous rassemblent.

Et c’est normal. Je suis rassurée que le gouvernement québécois prenne au sérieux l’arrivée de la vague à venir. Car le tsunami nous atteindra aussi. Aussi bien se réfugier dans nos terres, dans nos foyers chaleureux. C’est que je ferai avec mes petits. Et on dessine sur le thème de Ça fait rire les oiseaux.

Mais je ne serai pas au Nadeshicon (convention cosplay) pour faire des conférences, je n’irai probablement pas au Salon du livre de Québec, je ne ferai pas de lancements pour parler de mon nouveau roman, mon extraordinaire roman, mon tout nouveau chéri, L’Héritage du Kami. Inari, le kami dont je parle dans ce récit, un dieu japonais bien connu, est particulièrement tortueux et imprévu. Si j’étais superstitieuse, je pourrais partir une folle théorie: et si ce kami avait voulu que ce soit si compliqué de parler de lui? Mais ne démarrons pas de nouvelles rumeurs, il y en a déjà trop!

C’est le temps de faire tout ce qu’on n’a jamais le temps de faire. Je n’ai jamais le temps d’écrire souvent sur mon blogue, je soupire devant ma pile de livres à lire, j’ai envie d’écouter des séries, je veux jouer à des jeux de société avec mes enfants.

C’est le temps de se parler. On a besoin des autres. Les réseaux sociaux peuvent remplir leur fonction sociale: parlons de nos douces nouvelles, intervenons quand un de nos amis poste une fausse nouvelle, rassurons avec des faits quand s’expriment les inquiétudes, rappelons pourquoi nous prenons des mesures, la solidarité dont il faut faire preuve.

C’est le temps de se réunir autrement. Pour ma part, je vous invite à un projet numérique: la lecture publique de trois de mes romans. À partir du 17 mars, je commence le projet L’heure du conte sur Facebook. Les vendredis, je mettrai ensuite ces vidéos sur ma chaine YouTube.

Le 17, 18 et 19 mars, à 20h, je lirai des scènes du roman Les Fleurs du Nord en live.
Puis le 24, 25 et 26 mars, ce sera des extraits de L’Ombre du Shinobi.
Finalement, le 31 mars, 1er et 2 avril, je lirai des parties de mon prochain roman L’Héritage du Kami, dont le lancement a été retardé.


Mon éditeur, Québec Amérique, est solidaire avec ses auteurs. Depuis vendredi, il est possible de commander leurs livres en ligne et ils seront livrés chez vous, sans frais de livraison.

C’est un printemps stressant, car on ne contrôle pas ce qui nous entoure. Il faut parfois penser à autre chose, sortir de notre environnement. Et il y a l’imagination. Pour moi, ce sera une saison de lecture. Et je vous souhaite la santé!