
On apprend, par le biais d’une biographie d’Yves Lever, que le cinéaste maintes fois honoré Claude Jutra, était attiré par les garçons, c’est-à-dire par les jeunes de 14-15 ans « et deux fois au moins, plus jeunes », dira l’auteur de l’ouvrage en entrevue. Ce qui m’étonne, c’est qu’on minimise cette attitude en faisant référence à « cet autre temps », ce moment flou, cette époque d’il y a si longtemps où tout était permis... Or les victimes sont toujours vivantes: on ne parle pas de la Grèce antique où la pratique était courante! Les lois contre les abuseurs existaient déjà.
« Personne n’a pensé à faire une plainte à ce moment-là… Avec cette personnalité-là… Puis il était tellement attachant », renchérit l’auteur. On dénonce peu encore aujourd’hui. Seulement 10 % des victimes s’y oseront. Et quand on dénonce, on le paie très cher. Dans quel état sont présentement les témoins au procès Ghomeshi, vous pensez?
Je suis scandalisée qu’on minimise ces allégations, qu'on tente de les excuser. Évidemment, il faut vérifier si elles sont vraies. Mais s'il s'avère, comme le prétend l'auteur, que "tout le monde le savait", va-t-on hésiter longtemps à retirer les honneurs à Claude Jutra? Un trophée à son nom. Des parcs, des rues, des prix. On l'excuse, on minimise parce que le cinéaste avait des qualités? Ben voyons donc! Guy Cloutier aussi avait des qualités! Il a fait un bon père, il a lancé des carrières... Tout en détruisant l’enfance de deux personnes. Quant à Guy Turcotte, il était un bon chirurgien qui a sauvé plusieurs personnes... Mais il a tué ses deux enfants.
Je reconnais sans peine qu’on doit continuer de reconnaître l’excellent travail du cinéaste. Faire voir ces films, les montrer en exemple dans les cours de cinéma. Ses œuvres ont une vie à part.
Mais un hommage est dédié à la personne. Sans exiger que celle-ci soit un saint ou une sainte, on s’attend tout de même à ce qu’elle soit « honorable ». Commettre des actes sexuels avec un enfant n’est pas honorable. C’est criminel. Et comme nous n’aurons pas une rue Guy-Turcotte, pourquoi aurions-nous à rendre hommage à un criminel?
Il y a souvent deux poids deux mesures quand on parle de personnes reconnues. Un exemple? J’ai vécu les « Alertes Marcel ». À l’époque, je travaillais dans un organisme où on faisait affaire à l’occasion avec le monsieur. Une dame m’avait bien avertie de ne jamais être seule dans une pièce avec lui, parce qu’elle avait subi des gestes répréhensibles de sa part. Je l’ai cru. Rien n’est arrivé.
Pendant les années qui ont suivies, combien de fois ai-je entendu le nom de Marcel Aubut encensé par les médias? Combien de fois a-t-on vanté ses qualités? Ses mérites de bon gestionnaire et de visionnaire? À chaque fois, l’hommage me donnait un petit haut-le-cœur. Je pensais à toutes ces femmes qui ne pouvaient rien dire, ne voulaient rien dire, car le monsieur était si digne et admiré...
Je pense à ces enfants qui ont eu à subir les actes de ce « grand homme ». Comment ont-ils vécu les multiples hommages, le retour à ces souvenirs à chaque cérémonie des Jutra? Ne serait-ce pas leur manifester du respect que de cesser de fermer les yeux sur la réelle personne qu’a été Claude Jutra?
Comme on le fait toujours quand il s’agit de personnes reconnues, le message qu’on envoie aux victimes reste le même. En gros, on leur fait comprendre qu’elles devraient se sentir honorées d’avoir été abusées par un si « grand » monsieur.
J’ai comme… un gros haut-le-cœur.